La GIP en pratique : quatre contextes, d’innombrables enseignements

En Bolivie, au Paraguay, en Équateur et en Colombie, la gestion intégrée du paysage transforme la manière dont les communautés, les pouvoirs publics et la société civile gèrent les ressources communes. Ces quatre études de cas illustrent la mise en œuvre concrète de la GIP.

🇧🇴 De la plateforme à la politique : l’institutionnalisation de la gestion des paysages en Bolivie

Que faut-il pour passer du dialogue à une gouvernance durable dans des contextes complexes ? Dans la région de la Chiquitanía, en Bolivie, la réponse a commencé par la gestion des bassins versants.

La Chiquitanía, en Bolivie, est une région caractérisée par de vastes forêts, une pénurie d’eau et des utilisations concurrentes des terres — où les communautés autochtones, les agriculteurs migrants, les éleveurs et les différents niveaux de pouvoir ont toujours eu du mal à se coordonner. Le projet « Paisajes Resilientes », mis en œuvre par la GIZ et financé par l’Union européenne et le BMZ allemand, s’est appuyé sur un levier simple mais efficace : l’eau.

En organisant la gouvernance autour des bassins versants des fleuves Paraguá, San Martín et Zapocó — et en les subdivisant en huit sous-bassins versants plus faciles à gérer —, le projet a permis de créer ou de réactiver huit comités de gestion locaux. Ces comités sont devenus le cœur du dialogue multipartite au sein du territoire, rassemblant les communautés, les autorités municipales, les ONG et le secteur privé autour d’une préoccupation commune que chacun comprenait : la pénurie d’eau.

Au fil du temps, ces comités sont passés du statut d’espaces de coordination à celui d’institutions de gouvernance officielles. Le projet a contribué à l’élaboration du Plan départemental de Santa Cruz pour la sécurité de l’eau et le changement climatique, a intégré la conservation dans la législation municipale et a lancé SIMA — une plateforme publique de surveillance environnementale désormais officiellement gérée par le gouvernement départemental de Santa Cruz. Deux mécanismes financiers visant à soutenir la production durable ont également été mis en place, tous deux gérés par la Banque bolivienne de développement.

L’expérience de la Chiquitanía montre que la GIP ne doit pas nécessairement partir de visions ambitieuses. En partant d’un défi concret et commun — et en renforçant les institutions existantes plutôt qu’en en créant de nouvelles —, il est possible de transformer le dialogue multipartite en cadres de gouvernance qui perdurent au-delà de tout projet individuel.


🇵🇾 Façonner l’inconnu : gérer la frontière méconnue du Paraguay

Que faut-il pour mettre en œuvre la gestion intégrée du paysage dans un lieu où la présence humaine permanente est quasi inexistante, où les institutions de l’État sont fragiles et où les rapports de force sont très inégaux ?

Le Chaco Cerrado, au nord du Paraguay, est l’une des régions les plus isolées et les plus menacées sur le plan écologique du pays : une vaste zone frontalière où l’État n’exerçait aucune présence continue, où le peuple Ayoreo cherchait à renouer avec ses terres ancestrales qu’il ne pouvait pas habiter de manière permanente, et où de puissants éleveurs de bétail détenaient la majeure partie du pouvoir effectif. Cette région était également, jusqu’à récemment, pratiquement inconnue du grand public paraguayen.

C’est dans ce vide de gouvernance qu’est intervenu le projet CERES, mené par le WWF Paraguay grâce à un financement de l’Union européenne. Plutôt que d’appliquer un modèle figé de la GIP, le projet a su s’adapter : lorsqu’un processus officiel d’aménagement du territoire s’est enlisé, l’équipe a réorienté ses efforts vers l’obtention d’un titre de propriété légal pour le monument naturel du Cerro Chovoreca, considérant qu’il s’agissait d’une première étape plus réalisable vers la connectivité écologique. Cette décision s’est avérée déterminante. Un groupe de travail multisectoriel — réunissant des éleveurs, la société civile, le ministère de l’Environnement et plusieurs agences nationales — a obtenu l’attribution officielle du titre de propriété en juin 2024, lors d’une cérémonie en présence du président du Paraguay.

La clé du succès de ce projet a résidé dans sa volonté de fonctionner par le biais de mécanismes informels — groupes WhatsApp, réunions ciblées, accords verbaux — et de faire appel à des facilitateurs externes lorsque l’image de l’organisation de protection de la nature qu’est le WWF le faisait percevoir comme un acteur non neutre. Le WWF a également admis que le soutien apporté à la communauté Ayoreo pour qu’elle renoue avec ses terres pourrait, pour l’instant, prendre la forme de visites périodiques et d’un suivi culturel plutôt que d’une implantation permanente.

Dans un contexte où la gouvernance s’exerçait depuis longtemps à distance, CERES a démontré que la GIP ne repose pas tant sur des plans parfaits que sur la patience, le pragmatisme et la mise en œuvre de petites avancées qui s’inscrivent dans un changement institutionnel durable.


🇪🇨 La sécurité de l’eau, un trait d’union dans les hautes Andes équatoriennes

Que faut-il pour rassembler divers acteurs dans des paysages fragiles et contestés ? Dans une paroisse de la province de Bolívar, en Équateur, la réponse s’est avérée être l’eau.

Les écosystèmes de páramo situés au-dessus de Simiátug, une paroisse autochtone kichwa de la province de Bolívar, en Équateur, assurent la régulation de l’eau pour des milliers de personnes en aval. Pourtant, pendant des années, ces mêmes prairies d’altitude ont été considérées avant tout comme des terres à exploiter : elles servaient de pâturages pour le bétail, étaient brûlées pour créer de nouvelles pâturages et dégradées par les communautés mêmes qui en dépendaient.

Le projet « Paisajes Andinos », mis en œuvre par la FAO Équateur grâce à un financement de l’Union européenne, a trouvé son point d’ancrage dans cette contradiction. En axant son action sur la sécurité de l’approvisionnement en eau — une préoccupation urgente pour chaque foyer, chaque agriculteur et chaque collectivité locale de la région —, il a pu recadrer la conservation du páramo non pas comme une contrainte, mais comme un investissement commun. Les agences de l’eau, les communautés autochtones, les associations de producteurs, les municipalités et les ministères nationaux se sont mobilisés autour d’une préoccupation commune d’une manière que les efforts de conservation antérieurs n’avaient jamais réussi à atteindre.

Il en a résulté la création de la zone de protection de l’eau de Simiátug (APH) : une structure de gouvernance légalement reconnue, élaborée conjointement avec les communautés dans le cadre d’un processus participatif, soutenue par un comité de gestion doté d’un réel pouvoir de décision, et s’inscrivant dans les cadres politiques nationaux, notamment la loi équatorienne sur les ressources en eau et le Plan national de conservation du páramo.

Le projet a également évolué de manière significative au fil du temps : il a notamment mis en place des « coins enfants » dans les ateliers afin que les femmes ayant des responsabilités familiales puissent y participer pleinement, créé des centres de services communautaires pour proposer des alternatives de production durables, et mis en place des coopératives d’épargne là où les services financiers traditionnels faisaient défaut. Aujourd’hui, les femmes représentent 51 % des participants au projet, ce qui témoigne d’un changement significatif dans la répartition des rôles de direction au sein de ce secteur.

Simiátug est désormais un exemple emblématique de ce que la gouvernance participative de l’eau peut apporter aux écosystèmes andins fragiles.


🇨🇴 Collaboration inclusive : rétablir la connexion au sein d’un système de zones humides colombien

La plus grande zone humide côtière de Colombie est un site Ramsar, une réserve de biosphère, et abrite plus de 4 000 familles de pêcheurs artisanaux — pourtant, des décennies de gestion fragmentée, de conflits et de dégradation écologique l’ont poussée au bord du gouffre. Le projet « Paisajes Sostenibles » s’est donné pour mission de changer cette situation.

La Ciénaga Grande de Santa Marta (CGSM) est le plus important système estuarien côtier de Colombie : plus de 500 000 hectares de mangroves, de zones humides et d’eaux libres situés dans le département de Magdalena, dans la mer des Caraïbes, qui font vivre des familles de pêcheurs dont la culture et les moyens de subsistance sont indissociables de cet écosystème. Il est également, à bien des égards, en crise : les infrastructures routières ont obstrué les affluents naturels, perturbant ainsi les régimes de salinité et provoquant une croissance explosive des macrophytes ; la pollution agro-industrielle s’infiltre depuis les plantations de bananes et de palmiers ; et des années de conflit armé ont érodé la confiance entre les communautés et les institutions censées être à leur service.

Le projet « Paisajes Sostenibles » — coordonné par la FAO et mis en œuvre en collaboration avec l’INVEMAR, le ministère de l’Environnement et le WWF dans le cadre du programme « Herencia Colombia » financé par l’Union européenne — a apporté une approche de la GIP face à cette complexité. Plutôt que de partir de zéro, il s’est appuyé sur les trois décennies de présence scientifique de l’INVEMAR dans le CGSM et sur les relations que cette présence avait permis de tisser. Ce socle de confiance a permis d’instaurer, pour la première fois, un véritable dialogue entre les communautés de pêcheurs artisanaux, les autorités environnementales nationales, les agences régionales, les entreprises dirigées par des femmes et le secteur privé.

La contribution la plus innovante du projet en matière de gouvernance a été la création du Conseil territorial de l’eau, une structure faîtière regroupant six comités territoriaux de l’eau, désormais officialisée par une résolution ministérielle, qui assure aux communautés une véritable représentation dans les décisions relatives à la gestion de l’eau et des écosystèmes à l’échelle du territoire. Parallèlement, le projet a conçu, en collaboration avec les communautés, des solutions pratiques — notamment une machine de récolte des macrophytes qui s’est révélée si efficace que le groupe communautaire qui l’exploite la propose désormais comme un service indépendant — et a eu recours à des expériences participatives pour inciter les pêcheurs à adopter des pratiques de pêche au crabe plus durables.

Des défis importants subsistent : le plan de gestion Ramsar n’a pas encore été officiellement adopté, la fragmentation institutionnelle persiste et le processus de renforcement de la confiance se poursuit. Mais l’expérience du CGSM démontre de manière convaincante que, dans des territoires complexes et touchés par des conflits, un changement durable commence par la présence, l’écoute et le travail lent et concret de reconstruction des relations.